« Potageons » sur les toits !

Interview de Frédéric, de l’entreprise Topager

Fred-TopagerC’est en plein chantier et sous la pluie que j’ai rencontré Frédéric dans le tout nouveau potager d’un grand hôtel au pied de la Tour Eiffel le 25 avril 2014. Ce dernier a été conçu par l’entreprise qu’il a créée il y a un peu plus d’un an avec l’un de ses amis, Nicolas Bel, Topager.  Sous mon parapluie, il y avait aussi Céline, une amie de mon master retrouvée par hasard le matin même à la conférence « La faim des terres ». Nous avons eu aussi la chance de rencontrer la collègue de Frédéric, Lucie, chargée de mission pédagogique.

Lors de notre première rencontre, nous avons interrompu Frédéric et Lucie en pleine action : ils étaient en train de recevoir les énormes sachets de terre (composés de déchets verts produits localement), ingrédients à la base de leur petite cuisine : la réalisation de potagers sur les toits.

Cette interview nous a permis de mieux appréhender le sens que peut prendre l’agriculture urbaine – à travers l’exemple concret d’une entreprise innovante – et ses liens avec des grands enjeux tels que le rapport des urbains à la nature, la biodiversité en ville, l’éducation à l’environnement, les méthodes pour cultiver en ville… Sachant que plus de 53 %[1] de la population mondiale vit en zone urbaine, ces problématiques seront cruciales pour répondre à la question de « Comment nourrir la planète » posée par l’Exposition universelle 2015.

Bonne lecture !

Lucia

Fréderic, en quelques mots quelle est l’histoire et quelle est l’activité de Topager ?

Livraison TerreNotre aventure commence fin 2011- début 2012. Spécialisé depuis sept ans sur la thématique de la végétalisation des toitures et des murs, j’étais alors en train de préparer ma thèse au sein du muséum d’histoire naturelle de Paris. Avec un ami, Nicolas Bel, aussi très intéressé par ces thématiques, nous avons décidé de lancer un projet de recherche expérimentale sur les toits de l’école Agroparitech (Institut des sciences et industries du vivant et de l’environnement).

Nous fondons alors l’association Potager sur les toits: l’objectif est de réaliser des expériences scientifiques afin de comparer différents systèmes de culture urbaine. Concrètement, nous voulions comprendre quelle terre et quelles méthodes étaient les meilleurs pour la réalisation de potagers urbains.

En quoi consistaient les expériences sur les potagers menées à Agroparitech ?

Nous avons menés diverses expériences scientifiques à Agroparitech. Nous avons notamment comparé l’évolution dans le temps du rendement de certaines cultures potagères (tomates notamment) selon qu’elles étaient plantées dans des bacs remplis de terreau acheté en magasin, composé en grande majorité de substances inertes (tourbe) et d’engrais chimiques, ou dans des bacs remplis de déchets verts disposés à travers un système de couches. Par ailleurs, nous avons testé l’apport de lombrics dans les bacs. Résultat : de  30 au départ, ils étaient déjà 100 un an plus tard, c’est donc qu’ils s’y sont plus ! La synthèse des résultats et de la méthodologie de l’expérience est en ligne sur le site d’Agroparitech.

Quels furent les principaux résultats ?

Les résultats de ces tests  montraient clairement que le meilleur rendement était obtenu par les bacs avec de la terre composée de déchets verts, les résultats étaient encore plus nets avec les lombrics. Il est par ailleurs à noter une augmentation dans le temps de la productivité pour ces bacs, la terre étant vivante. A l’inverse, le rendement des bacs composés de terre achetée en magasins diminuait avec le temps.

Agroparitech-Expériences Topager

Comment êtes-vous passés de l’association Potager sur les toits à l’entreprise Topager ?

Le projet mené sur les toits d’Agroparitech a immédiatement bénéficié d’un écho important auprès de la presse. Cela reflétait certainement l’intérêt et les besoins grandissants sur ces thématiques. L’association continue d’exister. Mais en 2013,  Nicolas et moi-même avons décidé de créer en parallèle une entreprise afin de mieux répondre aux nombreuses sollicitations.

Après un peu plus d’un an d’existence, comment se porte Topager ? Combien de salariés compte l’entreprise ?

L’entreprise marche bien et de nombreux projets sont en cours. Nous sommes 4 personnes à temps plein.

Pourrais-tu nous donner un exemple concret de réalisation à travers le chantier de l’hôtel sur lequel nous sommes actuellement ?

  • Jardin hotelLe projet consiste en la réalisation d’un potager/ verger /espaces jardin sur la terrasse du restaurant qui permettra d’alimenter en produits frais ce dernier.
  • 400 M2 sont cultivés en potager et il y a 200 M2 de vergers.
  • 50 variétés de légumes, de fruits (exemple : kaki, figues, cerise, framboise) et herbes différents sont cultivés, et en tout 250 espèces de plantes sont présentes dans le jardin.
  • L’espace dispose également de zones de biodiversité. Exemple : nichoirs pour oiseaux, installation pour favoriser le passage d’espèces animales sauvages, le percement de buches de bois pour les insectes / abeilles.
  • Un travail particulier est réalisé au niveau des déchets du restaurant de l’hôtel pour la réalisation du compost.
  • La prestation comprend également  la formation et l’accompagnement pendant un an des salariés qui seront en charge de l’entretien du potager. Les jardiniers que nous formons sont des handicapés légers qui travaillent dans une entreprise adaptée
  • Nous avons par ailleurs eu une demande de dernière minute: il va bientôt y avoir 6 poules pondeuses au fond du verger (nous sommes en train de construire un poulailler de luxe)! Elles pourront manger les déchets du restaurant qui ne peuvent pas être compostés et produiront un excellent fertilisant !

 Le restaurant de l’hôtel deviendra-t-il auto-suffisant ?

Sur certains produits le restaurant de l’hôtel pourra entièrement s’approvisionner au potager (exemple : le mesclun) sur d’autres comme les courgettes, le restaurant devra compléter en achetant à l’extérieur. L’objectif n’est pas de pourvoir à l’autosuffisance.

Quels autres projets avez-vous en cours ou réalisé ?

  • Réalisation d’un potager pédagogique pour le couvent de Chaville.
  • Projet d’exploitation agricole sur un toit pour fournir une AMAP avec une personne à temps plein en charge de l’entretien à Montreuil. Pour être en équilibre, l’exploitation devra également proposer des ateliers pédagogiques ou des formations.
Cresson

Cresson

N’y a-t-il pas des problèmes de pollutions pour les fruits et les légumes récoltés ? Nous avons notamment en mémoire l’épisode particulièrement impressionnant  de pollution par les particules à Paris en mars 2014 ?

Lors de l’expérience sur les toits d’Agroparitech, nous avons procédé à une analyse des résidus de pollution dans les substrats mais aussi sur les fruits et les légumes. Les résultats montraient que nous étions 100 fois en dessous des normes fixées par l’union européenne en matière de métaux lourds. Les résultats précis sont consultables sur le site d’Agroparitech.

Vos potagers sont-ils certifiés bio ?

Nos légumes ne peuvent pas être certifiés bio car ils ne sont pas cultivés en pleine terre, mais hors sol. Toutefois notre entreprise suit les grands principes de l’agriculture biologique, voire essaye même de les dépasser sur certains aspects : pas d’intrant chimique (sachant que les déchets verts fournis par la ville peuvent toutefois contenir des intrants), valorisation de la biodiversité, utilisation de graines rares/anciennes de plein de variété différentes. .. Il arrive à Topager de se fournir par exemple auprès de Kokopelli, la ferme de Saint Marthe ou la bonne graine (qui proposent des graines rares et anciennes). Au niveau scientifique, nous souhaitons rendre au maximum l’information accessible et nous défendons l’open source.

Qui sont vos clients et quelles sont selon toi leurs principales motivations ?

Nos clients font principalement partie du secteur privé. Pour eux le volet communication et valorisation de l’initiative en externe est essentiel. Quand les clients lient le projet à un service de restauration, la motivation est aussi de disposer de produits frais de qualité et de les cueillir à mesure qu’ils murissent.

Que pensez-vous de l’importance donnée au volet technologique quand on évoque l’agriculture urbaine ?

A priori, je ne suis pas contre l’usage de la technologie, mais dans le cadre de nos recherches et de nos expériences nous avons constaté que certaines méthodes peuvent avoir un impact environnemental au final contre contreproductif. Par exemple dans le cas de l’hydroponie (définition : « technique de culture hors-sol qui utilise des solutions nutritives renouvelées et un substrat inerte (minéral ou végétal) pour se passer du support et des apports d’un sol »[2]) il est bien souvent nécessaire d’utiliser des matériaux venus de très loin, souvent en matière plastique, pour un rendement et une qualité pas forcément meilleure.

Enfin, comment décrirais-tu la philosophie et les objectifs de Topager ?

L’idée de produire localement est la base de notre projet, notre objectif est de participer à remettre les urbains au contact de la terre, que les enfants en ville puissent revoir comment poussent les légumes. L’agriculture urbaine permet de sensibiliser à l’environnement, à l’agriculture et à la nature, les trois étant indissociables. Avec un accent particulier sur les questions de biodiversité. Le principal intérêt est de sensibiliser les urbains aux enjeux écologiques en leur montrant concrètement ce que cela peut signifier en termes de biodiversité, de vie du sol, d’écosystèmes.

L’objectif n’est donc pas de nourrir tout le monde. D’ailleurs nous nous étions posé la question concrète à l’échelle de Paris : selon nos recherches, si l’ensemble des toitures parisiennes étaient équipées en potager il serait possible de nourrir environ 220 000 personnes soit 10 à 15 % de la population. Il n’y a donc pas de concurrence avec l’agriculture paysanne. L’agriculture urbaine peut être complémentaire à la fois au niveau de la production, de la qualité des produits avec une offre de produits frais, en termes esthétique et pédagogique.

Toutefois dans certains pays l’enjeu de production existe, par exemple Madagascar ou Haïti. L’enjeu de nutrition peut aussi être déterminant. Par exemple aux Etats unis où l’agriculture urbaine sert dans certaines villes à rééduquer la population à une alimentation plus saine mais aussi plus économique, comme à Détroit.

Lucia

 Lucia


[1] Source : World bank, données 2012 http://wdi.worldbank.org/table/3.12

Share and Enjoy

  • Facebook
  • Twitter
  • LinkedIn

Leave a Reply