Les débats autour de l’Expo 2015 – chapitre 1: « Le futur de la société, entre biens collectifs et nouvelles inégalités » ?

Pour  me remettre dans le bain de l’Expo en cette rentrée, je suis allée mercredi 3 septembre, à une conférence de l’essayiste américain, Jérémy Rifkin, spécialiste de prospective (économique et scientifique). Une conférence qui sort un peu des thématiques principales de notre blog que sont l’agriculture et l’alimentation durables, mais qui s’inscrit toutefois dans un thème que nous souhaiterions creuser par la suite, qui est celui de la durabilité de l’expo et de la nature des débats qui l’entourent. En l’occurrence : comment instaurer une transition vers un modèle économique plus durable et plus efficient dans son mode de consommation des ressources ?

J. Rifkin

J. Rifkin

L’intervention de J. Rifkin s’inscrit dans le cadre d’un des quatre axes de recherche de Laboratoire Expo[1], qui est un projet de l’Expo Milano 2015 et de la Fondation Giangiacomo Feltrinelli conçu par Salvatore Veca. Ce parcours de recherche, centré sur la sociologie urbaine est intitulé « ville humaine : possibles futurs entre la ville intelligente et la ville lente ».
Lors de cette  conférence intitulée « Le future de la société, entre bien collectifs et nouvelles inégalités », J.Rifkin nous a présenté sa vision économique de la société future, telle qu’il l’a développée dans son dernier livre « the zero marginal cost society».

« Vers une nouvelle économie efficiente basée sur la collaboration et le partage d’information »

Selon J. Rifkin, chaque révolution industrielle repose sur trois piliers :

  • De nouveaux moyens de communication qui permettent de diriger et contrôler l’économie
  • De nouvelles formes d’énergies
  • De nouveaux moyens de transport pour dynamiser l’activité économique

Lorsque ces trois critères sont réunis, on peut passer à un changement de paradigme économique.

Expogate

Expogate

Le concept de « cout marginal quasi nul » ou « near zero marginal cost »

Selon J.Rifkin, nous sommes sur le point d’entrer dans un nouveau modèle économique basé sur une « économie collaborative ou économie de partage » fondée sur un principe « un cout marginal nul ». Le coût marginal en économie représente le cout de la production d’une unité supplémentaire d’un bien ou d’un service après que les couts fixes aient été dépensés. Dans notre système capitaliste, le premier objectif des producteurs est d’augmenter leur productivité tout en réduisant leur cout marginal, afin de pouvoir réduire le prix de vente de leur marchandise, gagner des parts de marché, et ainsi augmenter leur profit. Selon Rifkin nous n’avions jamais anticipé le fait que les technologies actuelles soient tellement puissantes et développées dans leur productivité qu’elles puissent permettre de produire des biens et services à un cout marginal nul, c’est-à-dire à très faible prix voir gratuits.

Les consommateurs sont devenus des « prosommateurs » (« consumers became prosumers » : producer+consumer)

Pour J. Rifkin, ce changement a débuté dans  l’industrie de la musique, via les sites internet d’écoutes et de partages (en contournant le système de versement de Royalties aux industriels), puis il s’est étendu à toute l’industrie de l’information et de la communication. Les individus commencent à produire leurs propres biens d’information : vidéo sur youtube, blogs, ebook.

Pour suivre cette tendance les industriels ont essayé de proposer des offres premiums, c’est-à-dire consentir un volume de biens et services gratuit dans un premier temps en espérant ensuite que les consommateurs paient ensuite pour s’abonner définitivement mais cela n’a pas fonctionné car l’offre gratuite existante est trop importante.

L’Internet des objets (« Internet of Things »), vecteur de cette nouvelle économie

L’internet des objets[2] est « un réseau de réseaux qui permet, via des systèmes d’identification électronique normalisés et sans fil, d’identifier et de communiquer numériquement avec des objets physiques afin de pouvoir mesurer et échanger des données entre les mondes physiques et virtuels. » Ainsi des capteurs (14 milliards actuellement) relient internet aux flux de biens et services : connectés aux véhicules, aux immeubles, aux usines de production etc. Et selon J.Rifkin, ce chiffre augmentera de manière exponentielle dans les vingt prochaines années. C’est via ces capteurs que se crée progressivement une énorme base de données permettant un partage global des ressources.

public

Un exemple parlant en Europe : l’énergie propre

J. Rifkin pour appuyer sa thèse a ensuite cité la situation de l’énergie en Europe en exemple. En Europe, des millions d’individus ou d’entreprises fabriquent déjà leur énergie solaire ou éolienne. Le prix de production d’un Watt solaire était ainsi de 60 dollars en 1970, aujourd’hui  il est de 66 centimes et cela va continuer à baisser. L’énergie solaire ou éolienne, une fois les couts d’infrastructures amortis ont un cout nul car c’est une énergie gratuite. L’Allemagne est un cas de réussite, en 2012 c’est le premier producteur mondial d’électricité solaire : 26,8 % du total mondial, devant l’Italie (18,0 %), les États-Unis (14,3 %) et l’Espagne (11,4 %)[3].

Mais si l’exemple de l’énergie et de la communication se propagent en générale à la production de biens et services, quelle gouvernance envisager pour ce nouveau paradigme économique ?

eolienne

« Les communaux collaboratifs » (social commons) comme alternative à une régulation de l’état ou du marché

C’est difficile de traduire le concept de « social commons » décrit par Rifkin, ce seraient des biens communs non pas publics mais partagés par les individus, qui reposent sur une économie collaborative, une économie de partage. J.Rifkin a cité plusieurs exemples : Wikipédia, Blablacar, Air bnb ou encore les Universités qui proposent des MOOC (Massive Open Online Course), des cours en ligne gratuits ouverts à tous. Selon Rifkin, le futur de l’Emploi est dans ce secteur.

Mais quid de l’emploi dans une économie où l’on produit à un cout marginal nul ?

expogate

Selon J. Rifkin, des milliers d’emplois vont se créer dans les infrastructures énergétiques pour mettre les immeubles, les entreprises, les usines de production aux énergies propres (ex : solaire, éolienne, géothermiques). En ce qui concerne le secteur de la communication des entreprises comme Google auront un rôle d’agrégation de plates formes d’informations disponibles, c’est-à-dire faire en sorte de diffuser pour tous les mêmes informations, et de rendre accessible à tous une consommation à un cout marginal nul et surtout l’enjeu sera de garantir neutralité et transparence. Enfin, en général, tous les Social Commons vont générer des emplois dans l’enseignement, la culture,  l’art, les soins… Des emplois qui ont du sens, car aujourd’hui un des premiers critères dans la recherche d’emploi des jeunes est de trouver un emploi qui a du sens, une contribution au développement de l’humanité, à la sauvegarde de la planète.

Dans cette nouvelle économique le PIB sera certes plus faible, mais l’indice de bien être beaucoup plus élevé.

« L’Internet des objets » est la nouvelle technologie de la troisième révolution industrielle qui va nous permettre de relever les enjeux climatiques, et de passer à une économie de production fondée sur les énergies fossiles à une économie où les individus consommeront de manière raisonnée et responsable des énergies vertes[l1] .

Et l’Expo dans tout ça ?

L’Exposition universelle 2015  pourrait être aussi l’occasion pour des scientifiques, des chercheurs, des entrepreneurs, des designers de mettre en commun leurs connaissances pour relever les enjeux du thème «Nourrir la planète, énergie pour la vie ». L’expo aussi, qui se veut être une exposition 2.0, pourrait montrer qu’internet et les réseaux sociaux peuvent contribuer à une gestion plus efficiente d’un évènement international tel qu’une Exposition universelle qui met au centre des enjeux la thématique de la durabilité.

Juliette

Image Juliette


[1] Laboratoire Expo est un projet qui a une vocation formative et vise à recueillir les opinions les plus influentes du monde de la recherche. Dédié aux chercheurs, aux institutions et au public, il a été créé pour étudier les thématiques liées à l’Expo Milano 2015. (source :

[2]  L’Internet des Objets | Pierre-Jean Benghozi, Sylvain Bureau, Françoise Massit-Folléa


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