Interview de Paola : gestion collective des biens communs et durabilité dans l’agriculture : l’exemple des « universités agraires » en Italie

Interview université agraire Expo2015Pour répondre à la question qui sera posée lors de la prochaine exposition universelle « Est-il possible d’assurer à toute l’humanité une alimentation suffisante, de qualité, saine et durable ? » il faut également interroger notre mode de gestion des ressources naturelles, en particulier des ressources agricoles. Pas seulement sur les méthodes  de culture (agricultures intensives, bio…) mais aussi sur le mode lui-même de gestion : privée, publique, ou autre ? Et pourquoi ? Très vite se pose la question de la meilleure gestion pour les biens communs.

J’ai rencontré Paola V.e.r.d.o.l.o.t.t.i en septembre 2014 à l’occasion d’une conférence sur le thème de la « gestion collective du territoire et de la sécurité alimentaire » organisée à Rome dans le cadre du Giro del Gusto par le Pavillon Suisse. Paola travaille justement sur la question de la gestion collective de ressources naturelles à travers l’exemple, des « universités agraires » en Italie. Les universités agraires correspondent « à un mode de gestion collective des ressources naturelles du territoire » existant en Italie. Exemple : terrains agricoles et/ou bois et/ou prairies et/ou rivières.

 Nous sommes revues en novembre pour cette interview. Merci encore Paola pour ta disponibilité et ta gentillesse. Bonne lecture !

Lucia

Tout d’abord Paola  – question préliminaire essentielle – qui est tu, que fais-tu ?

Je réalise actuellement un doctorat en recherche à l’Université degli studi di Cassino e del Lazio méridionale (UNICLAM), près de Rome en Italie où je collabore avec le professeur Pasquale Beneduce, professeur d’histoire du droit et des institutions. L’objet de mes recherches porte sur le cas des « universités agraires » en Italie entre le XVII et le XIX siècle. Ce sont des exemples résiduels mais importants de modèles de gestion collectives des ressources naturelles. Mes recherches se concentrent sur le cas de l’université agraire de Tolfa, dans la province de Rome, non loin de la ville de Citavecchia. Cela fait bientôt trois ans que je travaille sur ce sujet.

Qu’est-ce qu’une université agraire et quelle est leur place en Italie par rapport à d’autres modes de gestion comme la propriété privée ou publique ?

Italia TolfaLes universités agraires correspondent à un mode de gestion collective des ressources naturelles du territoire Exemple : terrains agricoles et/ou bois et/ou prairies et/ou rivières. Les ressources appartiennent à l’ensemble des membres de l’université,  sans propriété privée ni publique, et sont accessibles à tous les usagers qui sont à la fois les gestionnaires et les protecteurs des ressources.

Les universités dans la loi italienne sont dotées de la personnalité juridique et jouissent d’un statut propre avec des règles fixées par les usagers, donc du « bas », fruit d’un dialogue entre ces derniers. Ce sont des règles flexibles mais aussi rigoureuses. Par exemple, s’agissant de l’usage du bien, un système de division par quotas des terres et d’assignation aux usagers par tirage au sort existe. Ces règles sont toutefois évolutives, détaillées et s’adaptent aux spécificités du territoire. Ce sont ces règles qui définissent  la structure organisationnelle et le fonctionnement de l’université.

A l’origine les usagers de l’université agraire de Tolfa étaient seulement les agriculteurs et les éleveurs. Aujourd’hui après de multiples changements de statuts, l’ensemble des résidents de la ville de Tolfa est considéré comme membre de l’université. Etre reconnu comme usager permet d’avoir un droit de vote pour l’élection des organes de gouvernement de l’université : le conseil, l’assemblée restreinte, la présidence (l’assemblée des usagers à progressivement disparue), organes qui fonctionnement plus ou moins comme le conseil municipal restreint.

Ce type de gestion est encore largement diffusé en Italie centrale. Dans la région du Lazio, la gestion collective du territoire représente environ 500 000  d’hectares (sur un total de 3 millions d’hectare de propriété collective en Italie soit 10 % du territoire nationale !), dont 60 000 hectares sont gérées par des universités agraires. Dans le Lazio, il existe encore 88 universités agraires en activité, dont celle de Tolfa qui administre 6 590 hectares de terrain, prairies et bois.

Pourrais-tu à travers l’exemple de l’université de Tolfa nous expliquer les évolutions historiques des universités agraires ?

Capture d'écran - Site de l'université agraire de Tolfa

Capture d’écran – Site de l’université agraire de Tolfa

L’histoire de l’université agraire de Tolfa reflète les évolutions historiques de l’Italie à partir du XVIII siècle libéral, en passant par le fascisme et l’âge républicain jusqu’à aujourd’hui où de significatives modifications de la structure et de l’organisation sont notables.

Les origines de l’université peuvent être retracées entre le XVII et le XVIII siècle, à l’époque il existait encore deux universités séparées, celle des agriculteurs et celles des éleveurs. Elles se sont réunies en 1870 sous le nom de l’université des éleveurs et des agriculteurs de Tolfa.

Durant l’époque libérale, les universités agraires sont reconnues par l’Etat avec deux lois de 1988 et 1894, jusqu’à une réforme de 1927 qui vise à réordonner les usages civiques du domaine qui annule cette reconnaissance.

Malgré cette législation nationale (encore existante aujourd’hui) tendanciellement contraire à la conservation de cette réalité, la majeure partie des universités agraires de la région Lazio existent encore. Le système d’usage des biens collectif a été en mesure, à travers les siècles, d’assurer la pérennité des ressources pour les générations futures.

Et aujourd’hui, quel rôle pour l’université agraire à Tulfa ?

A partir des années 60, les demandes de terres ont diminué dans le contexte d’exode rural et de tertiarisation de l’économie. L’esprit collaboratif et la participation des usagers se sont progressivement réduits, obligeant l’université agraire à modifier et adapter ses fonctions d’origine à des nouveaux scénarios historiques, sociaux et économiques.

Aujourd’hui le rôle principal de l’université est un rôle de protection du paysage, auquel la commune apporte son soutien.  La structure gère, par exemple, une entreprise céréalière et d’élevage qui a dans ces principales fonctions la sauvegarde et la sélection de certaines espèces bovines et de chevaux en extinction, mettant en œuvre un projet extraordinaire de sauvegarde du territoire qui permet le maintien dans cette zone d’un niveau élevé de biodiversité.

En définitive, les universités agraires, comme dans l’exemple de celle de Tolfa, ont remodelé plusieurs fois à travers les siècles leur rapport au territoire. En simplifiant au maximum, je dirais : de l’ « usage » – en termes d’utilisation du territoire, même si respectant une rationalité collective et non individualiste, toujours attentive à la protection de la ressource – au « non usage » caractérisé par un comportement où domine la protection du territoire.

Pourrais-tu nous en expliquer un peu mieux le débat gestion collective / gestion privée des ressources ?

tragedie des communs expo2015Ce débat est très stimulant mais aussi très complexe. Travailler sur le thème des universités agraires m’a néanmoins conduit à me confronter à ta question. Le thème de la gestion collective ou privée des ressources est lié à l’émergence dans la communauté scientifique, à partir de la seconde moitié du XXe siècle, de la notion de «bien commun».

La question des biens communs, de l’opinion que j’ai pu me forger à travers mes différentes lectures sur le sujet, implique des savoirs différents, de l’économie au droit jusqu’aux sciences sociales. C’est ce débat pluriel,  à la fois riche et complexe, qui m’a conduit à m’intéresser et à valoriser le thème des universités agraires.

Je peux évoquer quelques éléments qui font partie de ma thèse de doctorat et d’un article sur lequel je travaille encore. Ce sont donc des éléments de réflexion ouverts et des problématiques qui doivent faire encore faire l’objet de vérifications au niveau des sources.

Garrett Hardin and Elinor Ostrom

Garrett Hardin and Elinor Ostrom

Dans l’imaginaire collectif, le débat auquel tu fais références renvoie à la pensée économique, en particulier aux travaux d’Elinor Ostrom (première femme à recevoir le prix Nobel d’économie en 2009) des années quatre-vingt. Ses travaux étaient une réponse à la théorie de « la tragédie des biens communs » élaborée dans les années soixante par Garrett Hardin et liée à la surexploitation des ressources communes de la part des individus. En réponse, Elinor Ostrom affirma alors qu’il existait une solution médiane entre la gestion privée et publique : la gestion collective des biens communs.

La chercheuse encourageait le « local empowerment » (l’autonomisation des communautés), soutenant que ce mode des gestions des ressources permettait une utilisation équitable et soutenable des ressources dans de nombreux cas qu’elle avait pu examiner partout dans le monde.

Dans une perspective historique et juridique, sur lequel se base ma recherche sur les universités agraires en Italie, le regain d’attention de la communauté scientifique, à partir de la seconde moitié du dix-neuvième siècle jusqu’à aujourd’hui, doit beaucoup à l’œuvre de Paolo Grossi publiée en 1977 intitulée « Un autre mode de posséder » dédié « à l’émergence de formes alternatives de propriétés dans la conscience juridique post-unification ». Cet ouvrage a permis de faire ré-émerger dans l’histoire du droit du XIX siècle, de façon contradictoire et à l’intérieur du même paradigme individualiste, propriétaire et étatique, la prépondérance des droits collectifs sur les droits liés à la propriété individuelle (garantis seulement à partir du code civile de 1804 repris dans les codes modernes).

Récemment des juristes positiviste – par exemple les travaux stimulants de Stefano Rodotà – ont ouvert une réflexion complexe sur le thème des biens communs en relation avec les précédents travaux économiques, en posant des questions très ouvertes, qui m’ont été utiles et m’ont passionnées, en rapport avec mes propres recherches : du sens de la locution « bien commun » à la définition de son contenu ; à la difficulté de le relier avec exactitude au cadre italien d’expériences de gestion des ressources naturelles ; à l’identification d’un modèle durable d’accès et d’utilisation des ressources communes.

En quoi la gestion des universités agraires peut apporter des enseignements en matière de développement durable ?

Selon moi (c’est à dire l’avis d’une chercheuse qui travaille encore à sa formation et mène un projet de recherche encore dans sa phase initial) ces expériences ne peuvent pas être reproduites en mode identique comme des modèles universaux et parfaits de gestion des ressources. Toutefois, l’étude de ces réalités locales peut être utile pour lancer une réflexion sur un usage plus responsable des ressources et sur la création d’un modèle d’agriculture plus durable. Ces expériences et leur histoire pourraient servir de base pour un changement de cap, de résistance vis-à-vis des logiques consuméristes qui aujourd’hui dominent les marchés mondiaux, contribuant à la création d’un système plus équitable et rationnel où les ressources sont utilisées en fonction des besoins effectifs des individus en maximisant ainsi le bien être humain.

 P.S: en 2015, le “Laboratorio DiArs offi.cine artestoriadiritto” dirigé par Pasquale Beneduce au sein de l’Università di Cassino et du Lazio meridionale prévoit d’organiser un cycle de rencontres sur le thème des biens communs, en croisant la question de la propriété, de la connaissance de l’immatériel avec celle de l’usage des ressources matérielles et collectives.  

Lucia

Pour approfondir :

Le superbe livre de David Bollier, la renaissance des communs aux éditions Charles Leopold Mayer

Et forcément les ouvrages de Elinor Ostrom .

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