Géopolitique de l’alimentation : sécurité alimentaire, mondialisation et durabilité au cœur des enjeux

geopolitique del cibo

La géopolitique m’a toujours passionnée : découvrir les coulisses des décisions internationales, comprendre les stratégies politiques, économiques ou militaires adoptées par les pays pour répondre aux enjeux de périodes historiques déterminées et renforcer les alliances. En une phrase : comprendre les réalités qui rendent tellement interconnectées notre monde.

Et pour cette raison, j’ai décidé vendredi 16 mai d’assister à une conférence sur la géopolitique de l’alimentation, un évènement organisé par l’Institut des Hautes Etudes en Géopolitiques et Sciences auxiliaires, ce qui m’a rappelé que parler de géopolitique ne signifie pas uniquement parler des choix politiques des pays, mais dans un monde si globalisé, la nourriture devient également une réalité interconnectée qui a d’importantes conséquences sur la population mondiale et sur ce que nous mangeons.

Et encore une fois on a parlé de sécurité alimentaire[1] en soulignant son rôle crucial pour l’équilibre géopolitique mondial. L’Exposition universelle 2015 dont le thème sera « Nourrir la planète : énergie pour la vie » devra forcément traiter de la mondialisation de l’alimentation et de ses multiples impacts. L’ONU, présente à l’Expo bien que n’ayant pas de pavillon propre, évoquera très certainement ces enjeux, le thème officiel de sa participation étant : le « Défi zéro faim : unis pour un monde durable ».

Bonne lecture !

Laura

L’enjeu grandissant de la sécurité alimentaire pour la géopolitique

Bien que ces dernières années le nombre de famine ait diminué sensiblement, entre 840 et 900 millions de personnes souffrent encore de la faim chronique et ne disposent pas des ressources alimentaires suffisantes pour mener une vie saine et active (Source : FAO). La sécurité alimentaire dans le monde met en évidence des enjeux ayant un impact socio-économique majeur et devient de plus en plus l’un des principaux défis pour les relations internationales.

Pensons à la Chine : le pays vit actuellement une importante transformation économique et sociale ayant des impacts majeurs en matière de consommation de nourriture, en particulier avec le développement d’une classe moyenne. La même chose survient en Russie : dans un contexte d’opposition entre grandes fortunes et pauvres, une classe moyenne semble toutefois émerger.  Ces changements s’accompagnent  d’une modification des habitudes alimentaires, en particulier avec le passage à une nourriture produite à travers des procédés industriels pour répondre à la demande croissante d’une alimentation plus économique, ou tout du moins, accessible aux classes moyennes.

Mondialisation de la nourriture et risques alimentaires

La mondialisation a depuis toujours investi différents secteurs de la vie économie et sociale. Et ces dernières années, la chaîne alimentaire s’est également mondialisée de plus en plus. Cette globalisation recouvre aussi la migration de communautés vers d’autre pays qui font connaitre et défendent leurs cultures alimentaires dans leur pays d’accueil. Et ainsi se multiplient les restaurants ethniques : chinois, japonais, indiens, éthiopiens. Le directeur général du ministère de la santé italien, Silvio Borrello, souligne que nos habitudes alimentaires changent : nous mangeons plus de fruits exotiques, de poissons crus, de soja. Et parallèlement, il devient nécessaire d’importer et d’exporter des produits alimentaires lointains et étrangers à nos traditions culinaires.

Et ces évolutions, qui sont d’un côté porteuses d’enrichissements culturels, d’un autre, nous exposent à des risques et des dangers qu’il ne faut pas sous-évaluer :

  • Introduction de maladies transmissibles aux animaux (grippes aviaires…etc)
  • Introduction de maladies transmissibles aux végétaux
  • Introduction de risques chimiques, physiques, biologiques pour la santé humaines, déjà connus ou nouveaux

La nécessité de renforcer les contrôles de la nourriture importée se renforce. En Italie, on importe environ 128 000 produits alimentaires d’origine végétale et 43 000 d’origines animales selon M. Borrello[2].

Des aliments sûrs dans un monde globalisé : l’exemple des initiatives de l’UE

Schéma de la sécurité alimentaire

Schéma de la sécurité alimentaire

Les grandes crises alimentaires qui se sont succédées dans le passé, comme la crise de la vache folle ou la diffusion des grippes aviaires, ont mis en évidence les risques de la libre circulation des produits alimentaires. A la suite de ces dernières, un “Livre blanc de la sécurité alimentaire” a été élaboré par la Commission européenne en l’an 2000. Ce livre présentait 80 mesures et actions nécessaires pour compléter et moderniser la législation européenne en matière d’alimentation afin de garantir une plus grande transparence aux consommateurs et d’augmenter les standards de sécurité des produits que nous mangeons.

Comment améliorer la sécurité alimentaire dans un système mondialisé ?

Les intervenants ont insisté sur le fait que la sécurité alimentaire ne devait pas être perçue comme une barrière mais plutôt comme une valeur ajoutée et une garantie de qualité du produit. Dans ce cadre, il serait nécessaire d’encourager la mise en œuvre de mesures pour rassurer le consommateur sur les produits qu’ils mangent, en particulier :

  1. Communiquer des informations en matière de sécurité alimentaire
  2. Solliciter les autorités pour qu’elles fassent concrètement face aux urgences alimentaires
  3. Rendre les systèmes alimentaires plus équitables et accessibles à tous

Le ministère de la santé italien a souligné son rôle clé dans la promotion de la durabilité de la filière agroalimentaire afin de faire circuler les informations nécessaires, faire connaitre la problématique des risques alimentaires, et garantir des contacts directs avec les pays d’exportations.

Durabilité et compétitivité du secteur agroalimentaire

Massimo Iannetta, Responsable de l’Unité technique « Développement durable et innovation du système agroalimentaire » au sein de l’ENEA (l’Agence Nationale pour les nouvelles technologies, l’Energie et l’Environnement) a montré comment le problème  de la rarification des ressources alimentaires se renforce au niveau global.

Il a cité l’exemple des ressources marines, que nous puisons à un rythme qui dépasse leur capacité de renouvellement. Ainsi, selon lui les modèles de consommation évoluent : de l’usage de protéines végétales aux protéines animales, qui nécessitent plus de ressources. De plus, la surface cultivable à disposition se réduit de plus en plus. La Chine acquière d’immenses étendues de terrain en Afrique pour sécuriser sa propre production agricole. Pour M. Iannetta, nous assistons par ailleurs à une transformation des produits de base agricole en produits financier, leur prix augmentant de manière insoutenable et la nourriture elle-même devenant l’objet de spéculations financières.

Graphique montrant l’augmentation du prix du maïs, du blé, du riz et du soja de 1960 avec les prévisions jusqu’en 2050

Cette situation doit pour lui nous porter à repenser la production et la consommation des produits alimentaires afin de garantir la nécessaire durabilité de l’ensemble de la filière agroalimentaire en termes de :

  • Ressources naturelles
  • Choix alimentaires (choix du consommateur : nourriture saine, diète durable…)
  • Ressources énergétiques

Propositions pour utiliser aux mieux des ressources agricoles et alimentaires limitées

La limitation croissante des ressources doit nous pousser à tendre vers des méthodes de production et une consommation plus durable, moins dommageable sur l’environnement et qui répondent à nos besoins alimentaires sans épuiser les ressources à notre disposition.

Pyramide de la consommation durable - ENEA

Pyramide de la consommation durable – ENEA

Massimo Lanneta a présenté une liste non-exhaustive d’actions allant dans ce sens :

  • Maintenir inaltéré les superficies agricoles à notre disposition pour la production d’aliments au lieu de déforester ou de chercher de nouvelles terres à cultiver
  • Augmenter la production en garantissant la qualité et la sécurité, en réduisant les usages concurrents non alimentaires, notamment énergétiques (la production énergiques ne doit pas provenir de productions agricoles dédiées)
  • Gérer les ressources naturelles limitées en réduisant la pollution environnementale. Adopter par exemple, une agriculture conservatrice des ressources en misant sur la précision (ex : dispositifs qui indiquent les quantités d’eau à utiliser pour irriguer au mieux et à quel moment, gouttes à gouttes…) ; développement des biotechnologies, récupération et valorisations des déchets de la filière agroalimentaires, usage des énergies renouvelables et des techniques d’efficience énergétique.
  •  Adopter des modèles de consommation plus durables pour l’environnement, mais aussi sur la santé.
  • Réduire les pertes et les gaspillages à travers des accords et les politiques internationales, mais aussi en accélérant la recherche, l’innovation. Par exemple, il est nécessaire de revenir de plus en plus à la nourriture en vrac et non confectionnées.

En conclusion, entre toutes les solutions selon lui, la lutte contre le gaspillage sera certainement la plus efficace.

En conclusion

Comme j’ai pu l’entendre lors de cette conférence, il existe donc de nombreuses solutions et alternatives qui peuvent réduire les pénuries alimentaires et faire que la géopolitique alimentaire ait des impacts réduits sur la société. L’Italie, grâce au choix du thème choisi pour l’Exposition universelle 2015, et forte de son excellence dans le secteur alimentaire, pourrait devenir un pays modèle en mesure d’offrir des solutions innovantes pour faire face aux défis du futur.

Pour le moment, à notre échelle, nous pouvons déjà commencer par repenser nos habitudes alimentaires. Et déjà, nous verrons rapidement comment nos actions peuvent influer positivement sur la société !

Laura


[1] Définition : « La sécurité alimentaire est assurée quand toutes les personnes, en tout temps, ont économiquement, socialement et physiquement accès à une alimentation suffisante, sûre et nutritive qui satisfait leurs besoins nutritionnels et leurs préférences alimentaires pour leur permettre de mener une vie active et saine ».(Sommet mondial de l’alimentation, 1996)

[2] Traduction de l’italien “si importano circa 128.000 partite totali di alimenti di origine vegetale e 43.000 partite di origine animale”

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